Le home-trainer m'a dit quarante-deux tours par minute
Les applications de home-trainer sont pleines de nombres fixes choisis par quelqu'un qui ne savait pas qui pédalerait. Sur un débutant, un nombre fixe n'est pas imprécis : il est faux, et parfois il fait mal.
Fin août, une séance en Mode Zone. Voilà comment ça marche : vous choisissez une plage, par exemple la zone 4 de puissance, et l'application règle la pente du home-trainer pour que vous y restiez. Si les watts baissent, la route monte. S'ils montent, la route s'aplanit.
Au bout d'une minute, la pente était à 10,7 %. Peu après, elle oscillait entre 11 et 12 %, et elle y est restée. Mes jambes tournaient de plus en plus lentement, jusqu'à ce que je cesse de me demander si je faisais bien l'exercice et que je commence à me demander si l'application faisait bien le sien. Je me suis écrit une note : « l'entraînement en zone me pousse tout de suite à 12 % de pente, c'est normal ? »
Ce n'était pas normal. Mais pour comprendre pourquoi, j'ai dû faire un calcul.
Le calcul
Mon seuil fonctionnel, la FTP, est de 128 watts. Je pèse 62,4 kilos, le vélo 8 de plus. Le plafond de la zone 4 est à 105 % du seuil, soit 134 watts. Le braquet le plus souple que j'aie est un 34×32, qui à chaque tour de pédale fait avancer le vélo de 2,24 mètres.
Avec ces chiffres, la physique ne laisse aucune marge. Pour tenir 134 watts dans une montée, il faut aller à une certaine vitesse, et cette vitesse, divisée par les mètres que fait un tour de pédale, donne une cadence :
| pente | cadence pour tenir 134 W |
|---|---|
| 8 % | 59 tr/min |
| 10 % | 48 tr/min |
| 12 % | 41 tr/min |
Quarante et un tours par minute. Ce n'est pas une allure : c'est une lutte avec les pédales.
Le logiciel n'avait pas d'erreur de calcul. Il faisait exactement ce qu'on lui avait demandé : maintenir la puissance dans la plage en déplaçant la pente entre −5 % et +12 %. Le 12 % était une limite de sécurité, un nombre choisi une fois et mis dans une constante. Personne ne l'avait choisi en pensant à moi.

Ce qui se passe à quarante et un tours
Je suis allé chercher ce que dit la littérature sur cette cadence, et la réponse ne concerne pas le souffle.
Les professionnels, en montée, pédalent autour de 71 tours par minute. Lucía, Hoyos et Chicharro l'ont mesuré en 2001, sur sept coureurs en course : 71 en montée, 89 sur le plat, 92 en contre-la-montre. Ce ne sont pas des chiffres à imiter, mais ils disent une chose : même ceux qui ont des jambes que nous n'avons pas, quand la route monte, passent un braquet plus petit au lieu de se planter.
Et puis il y a le genou. Une étude sur douze cyclistes de compétition a estimé avec un modèle les forces dans l'articulation : à intensité égale, la force entre rotule et fémur est inférieure de 29 % à 90 tours par rapport à 70 (Bini et Hume, 2013). Une autre l'a mesurée directement, avec des prothèses de genou qui transmettent leurs données, chez neuf personnes opérées : à 40 tours, avec à peine 60 watts, le pic atteint 119 % du poids du corps, et une cadence plus élevée fait baisser les forces (Kutzner et collègues, 2012).
Ce 12 % ne me demandait donc pas plus de travail aérobie. Il déplaçait la charge du cœur vers le genou. Et pour quelqu'un qui débute et ne sait pas encore reconnaître le moment de s'arrêter, c'est le genre d'erreur qui fait vraiment mal.
Le chiffre était juste, pour quelqu'un d'autre
L'article pourrait s'arrêter ici, sur « nous avons abaissé la limite ». Ç'aurait été la correction la plus rapide : à la place du 12 %, un 6 %. Et elle aurait été fausse de la même façon, simplement de l'autre côté.
Prenons un autre cycliste : même poids, FTP de 214 watts, soit 3,4 watts par kilo. Pour lui, le 12 % est une montée dure mais pédalable, et avec un braquet souple il y tient à une cadence raisonnable. Un plafond à 6 % lui retirerait justement les montées pour lesquelles il a acheté son home-trainer.
Le 12 % n'était pas faux dans l'absolu. Il était juste pour un cycliste à 3,4 W/kg. Il était faux en tant que constante.
De la constante à la fonction
La correction a consisté à cesser de choisir un nombre pour commencer à le calculer. Le plafond de pente découle maintenant de la même physique que Grade utilise pour la vitesse, le modèle de Martin et collègues de 1998, et il répond à une question précise : quelle est la montée la plus raide sur laquelle cette personne, à cette puissance et avec son braquet le plus souple, pédale encore à sa cadence ?
La réponse se trouve par dichotomie : l'application essaie une pente, calcule la cadence qui en résulte, et divise l'intervalle par deux jusqu'à trouver la frontière. Vingt-quatre pas suffisent, et le résultat est arrondi à la baisse au dixième.
Et quelle cadence ? Il y avait là un second piège. La bonne cadence n'est pas celle des professionnels : c'est celle de la personne qui pédale. L'application la mesure, comme moyenne des six dernières semaines, en ne comptant que les tronçons où l'on pousse vraiment, parce qu'en descente on tourne dans le vide et la moyenne mentirait. Tant que les sorties ne suffisent pas pour la mesurer, elle utilise la valeur de la littérature, une soixantaine de tours.
Pour un cycliste de 62,4 kilos sans encore d'historique, à la cadence de la littérature, le plafond devient :
| FTP | W/kg | plafond de pente |
|---|---|---|
| 110 W | 1,76 | 5,8 % |
| 128 W | 2,05 | 6,8 % |
| 175 W | 2,80 | 9,7 % |
| 214 W | 3,43 | 12,0 % |
La dernière ligne, c'est l'ancien 12 %. Le nombre qui se trouvait dans une constante était la bonne réponse pour une seule personne.

Le même piège, deux jours plus tôt
Ce n'était pas la première fois. Deux jours plus tôt, j'avais trouvé la même erreur à un autre endroit de l'application.
En mode ERG, le home-trainer maintient les watts constants quoi que vous fassiez, et si la cadence s'effondre la résistance devient un mur. Grade a un système qui s'en aperçoit et allège la charge. Ses seuils étaient deux constantes : alarme sous 50 tours, tout va bien au-dessus de 70.
Ma cadence médiane, mesurée, est de 64 tours. Avec ces seuils, 58,8 % de ma séance tombait entre les deux nombres, dans la plage où le système ne sait pas s'il doit intervenir. Il décidait à propos d'un cycliste qui n'existe pas. Là aussi la correction a été la même : les seuils sont aujourd'hui une fraction de la cadence habituelle de la personne qui pédale, et non deux nombres écrits dans le code.
Ce que j'en retiens
Chaque constante d'une application d'entraînement décrit quelqu'un. Quand vous l'écrivez, elle décrit en général vous, ou l'athlète de l'article que vous avez lu cette semaine-là. Le problème n'est pas le nombre : c'est qu'il cesse d'être visible. Il devient une limite, une valeur par défaut, un seuil, et plus personne ne se demande pour qui il avait été choisi.
Sur un cycliste entraîné, une constante fausse est une imprécision. Sur un débutant, c'est une erreur, et parfois un genou qui fait mal.
C'est pourquoi, aujourd'hui, quand je trouve un nombre fixe dans le code de Grade, la question que je me pose n'est plus de savoir s'il est juste. C'est pour qui il est juste.
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